Jane Avril de la Salpêtrière au Moulin Rouge. Portrait d’une « folle ».

Ambassadrice du French cancan qu’elle exporte vers les capitales européennes au début du XXe siècle, égérie et grande amie de Toulouse-Lautrec, Jane Avril était l’une des plus célèbres danseuses du Moulin Rouge. Avant de trouver une certaine « paix » grâce à la danse, Jane Avril a vécu l’enfer de la maltraitance maternelle et la psychiatrie dans le service du fameux Dr Charcot à la Salpêtrière. Surnommée Jane la Folle ou Mélinit*, malgré un passé qui l’a malmenée et lourdement affectée, cette célèbre danseuse de cabaret a vécu avec dignité.

Cet article participe au rendez-vous mensuel #EnFranceAussi, un rendez-vous initié par Sylvie du BLOG le Coin des voyageurs.
Le thème de ce mois est MATRIMOINE.
Il est choisit par Paule-Elise et Hélène de 1916 km le blog voyage qui aime l'Histoire, Audrey de Arpenter le chemin et Delphine de In rando veritas 

Enfant naturelle, enfant battue

Née à Belleville en 1868 Jeanne Louise Beaudon est l’enfant naturelle d’une demi-mondaine et du marquis Luigi Fontana, un Italien ruiné dont Jane héritera à défaut de son nom, de son élégance et de son tempérament artistique. La petite Jeanne est dans un premier temps élevée par ses grands-parents paternels puis confiée à sa mère probablement alcoolique qui la maltraite. Elle sera ensuite placée dans une institution. Ses crises d’épilepsie la mènent à la Salpetrière, dans le service du docteur Charcot. Elle est alors une toute jeune adolescente de 13 ans. Son internement à l’hôpital psychiatrique sera pour elle une période de répit, à l’abri des sévices que sa mère lui fait subir.

Les folles de la Salpetrière

Si pour Jane Avril son séjour en unité psychiatrique de la Salpêtrière a été une sorte de refuge la mettant à l’abri des coups de sa mère, ce n’était pas le cas de toutes ces jeunes filles et femmes qui y étaient internées. Si vous vous rendez à l’hôpital de la Pitié Salpêtrière qui est une ville dans la ville, vous apercevrez sur les plans les noms surprenants de « Pavillon des folles » ou « Bâtiment de la force ».

Faisons un petit retour dans le passé pour situer le contexte et en apprendre un peu plus sur ce qui est aujourd’hui le plus grand hôpital de Paris et l’un des plus performants. Sous Louis XIII, la Salpêtrière était un arsenal, lieu de production et stockage d’arme et de poudre à canon. D’où son nom qui vient du mot salpêtre, un des composants de poudre à canon. Le site devient sous Louis XIV le chef-lieu de l’Hôpital général de Paris. Pas pour soigner puisque jusqu’à la Révolution française, la Salpêtrière avait pour seule vocation d’enfermer les plus démunis dont il fallait nettoyer les rues à l’époque. L’établissement n’ayant aucune fonction médicale, ses malades étaient transférés à l’Hôtel-Dieu. La Salpêtrière qui s’est agrandit au fil des années est resté un univers carcéral pour les femmes. De la prison sous l’ancien régime aux études et expériences sur l’hystérie, les femmes qui entraient à la Salpêtrière n’en ressortaient pas indemnes si toutes fois elles en ressortaient. Aujourd’hui et après avoir fusionné en 1964 avec la Pitié, la Pitié Salpêtrière est le plus grand hôpital de Paris. Un hôpital immense qui a connu l’âge d’or de l’hypnose sous la direction de Jean-Martin Charcot, éminant neurologue et professeur de clinique des maladies nerveuses. Charcot va s’atteler à un ensemble de travaux sur les maladies du système nerveux, essentiellement sur l’hystérie. C’est ainsi que l’on diagnostiquait aux femmes victimes de leur genre, des maladies dites féminines dont l’hystérie (ovarienne). Avec Charcot, les patientes étaient exhibées et photographiées lors des fameuses séances d’hypnose. Les internements à la Salpêtrière étaient arbitraires et essentiellement à la demande des pères, des maris, ou des frères sous prétexte social. Les raisons qui les motivaient étaient aussi variées que terriblement injustes : «refus de devoir conjugal», «refus de faire le ménage», «lecture de romans» «mauvaises fréquentations», «agitation politique»…Au total, des milliers de femmes considérées comme folles ont été internées par des hommes et prises en charge par des hommes. La société patriarcale du XIX siècle interdit aux femmes le moindre désir d’ambition ou de liberté. L’historienne Yannick Ripa site l’exemple de Hersilie Rouy, une pianiste internée pendant quinze ans à la demande de son demi-frère, car elle «prétendait être musicienne». Elle mentionne également cette cuisinière qui a osé écrire de la poésie. Elle a fini ses jours à la Salpêtrière, internée à la demande de son patron.
De Louis XIV à Charcot, la Salpêtrière fut le plus grand lieu d’enfermement arbitraire des femmes.

Revenons à Jane Avril qui fut internée à l’âge de 13 ans durant presque deux ans. Chaque année à la mi-carême se tenait à la Salpêtrière le Bal des Folles. Le temps d’une soirée le Tout-Paris qui y était convié venait s’encanailler en compagnies de ces femmes déguisées, accoutrées en gitanes, sorcières ou colombines pour l’occasion. Ce « bal » est un véritable zoo humain. D’un côté les épileptiques et les idiotes, de l’autres les folles, hystériques et maniaques.

Parmi ces femmes, ces patientes, ces folles qui attendaient toute l’année cet évènement avec impatience, il y a la jeune Jane Avril qui s’est découverte une passion pour la danse.

Les troubles nerveux pour lesquels elle fut internée à la Salpêtrière étaient les conséquences des mauvais traitements qu’elle a subis lorsqu’elle était enfant. Nous savons aujourd’hui que toutes ces patientes, ces folles, ces hystériques, ces démentes avaient pour point commun un traumatisme lié aux violences qu’elles ont subies. Viols, et maltraitances infligés essentiellement par des hommes. Comme ce fut le cas de la jeune Augustine, une domestique de 13 ans violée par son patron sous la menace d’un rasoir. Ses « crises d’hystérie«  étaient évidemment associées au traumatisme du viol. Elle entre à la Salpêtrière à l’âge de 14 ans.

La danse pour thérapie

Lorsqu’elle quitte la Salpêtrière après deux ans et guérie, Jane Avril retrouve sa mère maltraitante. A la suite de sa tentative de suicide ratée elle est sauvée et recueillie par des prostituées qui l’emmènent au bal Bullier. Elles lui font découvrir le Paris nocturne où elle trouvera sa voie, la danse! Sa rencontre avec Charles Zidler lui ouvre les portes du Moulin Rouge où elle impose d’être la seule danseuse à porter des sous-vêtements rouges alors que toutes les autres portent du blanc. Depuis, une tradition veut que la soliste de revue porte une robe rouge. A ce propos, le costume le plus ancien conservé au Moulin Rouge est celui de Jane Avril.

Si Jane est folle, elle est folle de danse. C’est chez elle un véritable don. Sa notoriété ne se fait pas attendre. Jane devient la reine des nuits parisiennes. La coqueluche du Moulin-Rouge, du bal Bullier, du Divan japonais (aujourd’hui le Divan du monde) et des Folies-Bergère.

D’une sensibilité à fleur de peau et d’une grande intelligence, Jane Avril est à l’opposé de la vulgarité. Chose rare voire unique dans le Montmartre des cabarets dans lequel elle vit et danse. Contrairement à ses contemporaines, la Goulue ou Nini patte en l’air qui sont à la fois danseuses et prostituées, Jane charme mais ne se vend pas. Elle montre ses jambes mais ne se déshabille pas. Ses danses sont à la fois gracieuses et acrobatiques. Elle sort des codes de la danse populaire, elle est comme décharnée, explosive. Jane Avril est unique. Lors de ses danses, elle mime des crises d’hystérie, se moquant des aliénistes, reflet d’une époque fascinée par les mouvements des corps « en désordre ». Elle assume et revendique son surnom de Jane la folle. En dansant elle est libre. Elle a racontait: « Un jour, j’ai dansé comme un chevreau. On avait fait cercle autour de moi. J’avais l’air d’une enfant ; mes cheveux voletaient. Et je me souviens d’une robe « Empire », blanche rayée de mauve, qui, autour de moi, s’épanouissait »

Jane Avril fréquente les milieux intellectuels et artistiques. Ses amis sont  Joris-Karl Huysmans, Maurice Barrès, Auguste Renoir, Alphonse Allais. Elle est la partenaire de Mistinguett. Pour elle, Toulouse-Lautrec délaissera la Goulue.

Veuve et sans le sou, Jane Avril passe la dernière année de sa vie dans à la Maison de retraite des artistes lyriques, où elle fut accueillie grâce à l’intervention de Sacha Guitry. Elle meurt en 1943 et est enterrée au cimetière du Père-Lachaise.

Le saviez-vous?

*Mélinit est le nom d'un explosif.
*La Mi-Carême ou fête des Blanchisseuses, est depuis le XVIIIe siècle la fête des femmes de Paris dans le cadre du féminin Carnaval de Paris.
*Le Bal des folles est une expression journalistique.
*L'hystérie est une des plus anciennes maladies que l'on croyait provenir de l'utérus, d'un disfonctionnement utérin. Donc une maladie de femmes. 
*Freud a bénéficié des enseignements de Charcot à la Salpêtrière.
Pour en apprendre plus

Mes mémoires de Jane Avril.
Jane Avril danseuse insoumise France Culture.
Le Bal des folles de Victoria MAS chez Albin Michel.
Les Folles d'enfer de la Salpêtrière de Mâkhi Xenakis aux éditions Actes Sud.
Pour réserver sa soirée au Moulin rouge.

18 réflexions sur “Jane Avril de la Salpêtrière au Moulin Rouge. Portrait d’une « folle ».

  1. Comme j’adorerais la voir danser ! L’ambiance des soirées de l’époque devait être particulière.
    En revanche, l’histoire de ces femmes internées contre leur gré, à l’image de Camille Claudel, me met dans une colère noire. Pour combien de Jane Avril qui s’en sont sorties, combien ont simplement fini leur vie à l’asile ?

    Aimé par 1 personne

    1. Merci ma belle. Ravie que ça vous plaise.
      J’avais connaissance du « banc des folles ». Ces sièges sur lesquels ces pauvres filles, femmes étaient installées et enchainées lors des visites. Je n’avais pas fait le rapprochement avec Jane Avril. C’est en me renseignant sur l’histoire de toutes ces femmes internées plus de force que de gré, de ce bal, des séances d’hypnose que j’ai découvert ce personnage unique. Ce thème « matrimoine » est vraiment vraiment passionnant.
      Merci à vous.

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  2. Quelle cruauté pour toutes ces femmes enfermées là bas… Et le bal iiirk, ça fait très zoo effectivement. J’aimerais voir danser Jane. Ça devait être assez hypnotisant vu le récit que tu en fais ^^

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  3. Popopo mais c’est encore un article #EnFranceaussi qui envoie du pâté ! J’ignorais à la fois l’existence de Jane Avril et le passé troublant de la Salpêtrière. Erreur réparée avec ce billet hyper instructif. Merci pour la (double) découverte !

    Aimé par 1 personne

  4. Le traitement des femmes à la salpêtrière me donne des frissons. Mais pour que Jane Avril y ait vu un répit, elle devait vivre un véritable enfer chez elle.
    Merci pour la découverte !

    (j’essaye de finir de lire tous les articles du RDV matrimoine, car j’adore le thème)

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